Ces chineurs qui font commerce du nazisme en Bulgarie

Est-il immoral de vendre des objets de la décennie 1940 ayant un lien avec la avec le national-socialisme allemand? À cette question, en Europe de l’Ouest, la réponse est sans équivoque: oui. Dans certains pays de l’Europe de l’Est, la réaction est beaucoup plus étonnante. En Bulgarie, sur les brocantes des grandes villes et des hauts lieux touristiques, des objets à l’effigie d’Hitler ou estampillées avec une croix-gammée sont légion, bien souvent aux côtés de bibelots liés au communisme, version soviétique. Et si d’un point de vue occidental, cet étalage est à la fois surprenant et choquant, pour les Bulgares, ces babioles, allant de la montre à gousset des Jeunesses hitlériennes au casque de SS en passant par les livrets militaires de soldats de la Luftwaffe, sont des antiquités historiques lambdas.

« Voir la Svastika dans la rue ne nous choque absolument pas »

Montres à gousset des Jeux olympiques de Berlin en 1936

Montres à gousset des Jeux olympiques de Berlin en 1936

Selon Todor, chineur rencontré sur une brocante de Sofia: « Le nazisme, au même titre que le communisme, fait partie de notre histoire (1). Voir la Svastika ou le portrait d’Hitler dans la rue ne nous choque absolument pas ». Cette perception différente de l’histoire réside surtout dans le fait que les habitants de la vieille Bulgarie (en dehors des territoires occupés par les Bulgares comme la Thrace ou la Macédoine), se sont toujours fermement opposés aux lois antisémites promulguées sous la pression de l’auteur de Mein Kampf. Ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, aucun juif de Bulgarie n’a été déporté dans les camps de concentration pendant qu’à l’ouest du vieux continent, le gouvernement français, par exemple, participait à la déportation de 75 000 d’entre eux vers les camps de la mort. Pour un Français et un Bulgare, le traumatisme lié à cette période noire de l’histoire de l’humanité est donc très différent. Vendre ou acheter de telles reliques ne constitue rien d’autre qu’un acte commercial sans pour autant faire de ses possesseurs des nostalgiques du nazisme, mais plutôt des passionnés d’histoire.

Tasses à l'effigie d'Hitler ou de Staline

Tasses à l’effigie d’Hitler ou de Staline

Casque de soldat et casquettes d'officiers bulgare

Casque de soldat et casquettes d’officiers bulgare

Une histoire de représentations

Par ailleurs, la croix gammée, intimement liée à l’histoire du IIIe Reich dans une Europe occidentale souvent marquée par le collaborationnisme de ses gouvernements, a une signification bien différente selon l’endroit de la planète où l’on se trouve. En Amérique latine, par exemple, elle n’évoque absolument rien. En Asie et en Inde en particulier, où elle est fortement appréciée et utilisée, la Svastika est liée au bouddhisme. Une religion dont le numéro 1 de l’Allemagne nazie a usurpé le symbole. Et même si les Bulgares ont parfaitement conscience de la représentation du national-socialisme à l’allemande, de par leur histoire, ils donnent l’impression d’une conscience collective suffisamment tranquille.

 

NOTE: (1) En mars 1941, le tsar de Bulgarie, Boris III, signa le pacte tripartique avec L’Allemagne, l’Italie et le Japon. La Bulgarie participa à des opérations militaires aux côtés de l’Allemagne contre la Yougoslavie et la Grèce. En septembre 1944, les communistes bulgares renversèrent le gouvernement et instaurèrent un régime favorable à l’URSS de Staline.

Frédéric Sauron

Journaliste au Progrès né le 15/05/1978. Coups de coeur: Europe de l'Est et proche-Orient.

4 commentaires

  1. Lors d’une visite scolaire à Florence, mon professeur de philosophie nous avait dégotté dans une petite boutique des bouteilles de bière et de vin, à l’effigie de Mussolini, Hitler et Franco, si je me souviens bien. Le vendeur était très fier. Certes ce ne sont pas des objets d’époque, mais je trouve que ça interroge aussi la notion de représentation.

    • Frédéric Sauron

      La notion de représentation interroge beaucoup, en effet, mais elle aide aussi à s’ouvrir l’esprit et à comprendre qu’il n’y a pas une mais plusieurs histoires. Le Bulgare n’est pas plus attiré par l’idéologie nazie que le Français, sauf que dans l’histoire de son pays, le nazisme et la collaboration ont été moins traumatiques que dans d’autres pays d’Europe de l’ouest, dont la France. Du coup, pour les Bulgares, qui rejettent pourtant autant d’idéologie de Hitler que les Français (encore que, les partis d’extrême-droite les plus violents sont beaucoup plus « tolérés » dans les pays de l’est depuis quelques années), le nazisme est « simplement » une partie de leur histoire parmi d’autres.

  2. Ces montres sont toutes des contrefaçons. Il s’agit de boitiers « Molnya » de fabrication soviétique ou russe, auxquels ont été ajoutés des appliques en laiton. j’ai eu l’occasion d’en examiner une de près. Je pense qu’il s’agit d’un bidouillage à grande échelle réalisé en Bulgarie plutôt qu’une fabrication du manufacturier russe d’objets ayant pour thème le nazisme. Si on y réfléchi un peu, c’est encore pire que faire commerce du nazisme:
    Vendre des pièces historiques, même marquées de la svastika, ce n’est « que » du commerce. Fabriquer de « vrais-faux » souvenirs du national socialisme, c’est une escroquerie teintée de nostalgie, voir d’apologie.

    • Merci pour cette information Jean. Ces montres à gousset, que l’on retrouve en quantité importante sur les étals, sont en effet trop nombreuses, surtout au XXIe siècle, pour être d’époque. Leur fabrication à grande échelle apparaît effectivement comme la thèse la plus plausible, un peu comme on fabrique ces « authentiques » pièces gallo-romaines que l’on trouve par milliers en Tunisie ou en Turquie. Sauf que là, en plus, effectivement, l’objectif de ces potentiels fabricants de « vraix-faux » souvenirs est parfumé d’odeurs nauséabondes.

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