Cuba : une fille en sac à dos au pays de la Revolución

Bienvenue à La Havane

La Havane

Cette île riche de contrastes évoque beaucoup de choses, sauf le danger. Quand on est une fille et qu’on voyage seule, Cuba se rêve comme la destination parfaite. Ou presque.

« A Cuba vivent 11 millions de personnes, dont 6 millions de policiers », me lance en rigolant, entre un coup de pédale et l’autre, le chauffeur du bici-taxi qui me conduit à la gare routière de la Havane. Il est peut-être peu précis, mais il ne s’éloigne pas trop de la réalité. Cuba peut se targuer d’être l’un des pays les plus sûrs au monde, notamment pour les touristes.

Les policiers sont d’ailleurs une présence constante dans la capitale. La nuit, ils patrouillent en voiture dans les ruelles mal éclairées, le jour, on les voit souvent au coin des rues ou devant la grille d’un marchand de jus de fruits. En dehors de la Havane, ils sont moins visibles, mais je me sentais en sûreté même dans les quartiers populaires de Santiago de Cuba.
J’ai parcouru l’île pendant trois semaines, de l’est à l’ouest et retour, prenant pour compagnons de voyage ceux ou celles que je croisais sur la route.

Un double système expliqué à une Japonaise

Ma première rencontre s’appelle Tomöe, Japonaise extravertie, au large sourire gentil. Elle aussi voyage seule et je lui propose de partager le taxi de l’aéroport au centre de la Havane. En voyage depuis un mois, la peau cramée par le soleil, elle arrive tout droit de Cancún et ne parle pas un mot d’espagnol. Cuba a été pour elle un choix de la dernière minute, elle n’en connaît rien, même pas que l’île possède deux types de monnaie et deux économies parallèles. Je me retrouve à lui expliquer ce système étrange, dont le but est de marquer le plus possible la différence entre Cubains et étrangers.

D’un côté, il y a les pesos cubains ou moneda national, la devise faible, celle des salaires. De l’autre les pesos convertibles, ou CUC, la devise des touristes, des biens de luxe comme l’électroménager et les produits importés. Un CUC équivaut à 25 pesos et à 0,8/1 euro, environ. Le salaire moyen cubain étant de 260 pesos par mois, les calculs sont vite faits.

Le taxi est moderne, ce n’est pas une vieille Cadillac, on a même droit à la clim. Assise à côté de moi, Tomöe rigole et attache ses longs cheveux noirs : « C’est trop drôle, Cuba, tu ne trouves pas ? Je suis trop contente d’être ici ! » Nous regardons la carte de la Havane et nous ne pensons plus à l’économie, pour l’instant. Il me faut quelques jours pour comprendre que le système cubain est vraiment très spécial. Il ne s’agit pas que de l’argent : tout est fait pour garder le plus possible séparés les touristes et la population locale. La différence étranger-cubain a été intériorisée par les habitants mais se manifeste partout : de la nourriture aux transports, les étrangers peuvent, et doivent, se permettre le mieux.

Sortie de l'école

Sortie de l’école

Les Cubains s’attendent toujours à que le touriste paye en CUC, pas forcément pour profiter de lui, mais parce qu’ils considèrent équitable qu’un riche étranger ne paye pas le même prix qu’un Cubain.

Cette logique de tout payer en monnaie forte rend un voyage à Cuba très dispendieux pour un touriste, surtout lorsqu’on ne parle pas espagnol et qu’on n’est pas doués pour la négociation, comme Tomöe.

Les Casas Particulares, l’alternative aux hôtels

Après un long périple, le taxi s’arrête dans une ruelle poussiéreuse du Centro Habana. Des enfants jouent en plein milieu de la route ; évidemment, les voitures passent rarement par ici. Sur les seuils des maisons, des groupes de femmes nous lancent des regards à moitié curieux, à moitié indifférents. Tomöe sort son sac à dos du coffre et je l’accompagne jusqu’à la porte de sa casa.

Depuis plusieurs années, il est désormais possible dormir chez l’habitant, dans les casas particulares parsemées dans tous les coins de l’île. Debout sur le palier, Tomöe trouve sa casa douteuse et ne voudrait pas y rester toute seule. « Je crois que ma casa n’est pas loin d’ici – je la rassure – je viendrai te chercher demain, promis ! ». Et en effet, je l’ai retrouvée le lendemain et on a pu passer encore un peu de temps ensemble, avant de nous séparer et quitter la capitale. Je ne sais pas par où elle est passée après, mais j’ai souvent croisé les doigts pour elle.

Pour le voyageur solitaire, le plus cher reste le logement. Les chambres des casas sont toutes doubles ou triples et le prix ne diminue pas si vous êtes seuls. Pour cause : « Nous payons des impôts pour ouvrir une casa », m’explique d’une voix timide la petite dame qui m’accueille à Cienfuegos. « Le panneau blanc et bleu obligatoire est payant, et en plus, on nous demande 150 CUC par mois d’ouverture. Des fois, c’est dur, mais quand les clients se font rares, on a le droit de fermer ». Avec une belle calligraphie, très scolaire, elle copie dans un registre à la couverture cartonnée les coordonnées de mon passeport. Elle loue la seule chambre de la maison à 15 CUC la nuit, le prix standard. La plupart des casas possèdent deux ou trois chambres, mais c’est sur les repas que les propriétaires tirent un vrai bénéfice.

Cigares cubains

Cigares cubains

Les joies de ne pas être seule

Mes finances sont sauvées par un couple franco-anglais rencontré dans le bus le cinquième jour : Sarah et Laurent. On se rend tous les trois à Oriente, la partie de l’île plus proche de Haïti. Ils me proposent de poursuivre ensemble, j’accepte sans hésiter. Voyager à trois n’est pas simplement plus économique, c’est aussi très bénéfique pour la santé mentale d’une jeune fille. C’est-à-dire la mienne. Je ne me suis jamais sentie physiquement menacée pendant mon voyage, mais le harcèlement verbal ne s’arrête jamais. « Que país ? Where are you from? », « Taxi lady? Taxi? Cigares? », « Que linda ! » Impossible de savoir si les Cubains me voient plus comme un porte-monnaie sur jambes, un visa ambulant ou juste comme une possible conquête féminine. La dernière me semble toutefois la moins probable. Entre les bisous sonores lancés à mon passage, les regards indiscrets qui se veulent charmants, les avances sexuelles les plus explicites et les propositions de services les plus disparates, le siège devient insupportable à la longue. Si on ne possède pas le calme d’un moine bouddhiste et qu’on ne veut pas péter un plomb, on a plusieurs choix : se barricader dans sa chambre, se réfugier dans un hôtel « all inclusive » en jonglant entre la plage et la piscine tout en sirotant des mojitos, ou encore se déplacer en groupe.

J’ai donc eu la chance de tomber sur Sarah et Laurent, deux voyageurs expérimentés : ils se sont rencontrés il y a quelques années, pendant leur tour en solitaire en Asie. Mises à part les joies de la conversation et des repas en compagnie, se balader à plusieurs diminue le risque d’être importuné par des Cubains mal intentionnés.
Un havre de paix avec quelques penchants négatifs : à nouveau seule, les sollicitations me deviennent plus insupportables qu’avant. Je baisse la tête, j’essaie de fuir les regards et j’ai honte. Mon côté féministe se révolte. Une fille comme moi, habituée à marcher dans les rues en Europe, où je m’habille comme je veux et je regarde ce que je veux… Je me rends compte que j’ai de la chance. Ici, je ne cours toutefois pas le risque de me faire tabasser. Je frissonne en pensant à celles qui risquent leur vie pour un regard mal placé.

Les Cubains, ces harceleurs !

Les mêmes sourires, les phrases qui se répètent d’un côté à l’autre de l’île, les mêmes prétextes… il n’y a jamais rien de méchant dans la façon dont les Cubains s’adressent aux touristes, ils rigolent toujours. Des fois, j’ai l’impression qu’ils deviennent la caricature d’eux-mêmes et qu’ils le font exprès. Je ne peux pas dire qu’on s’habitue, mais je ne peux non plus m’empêcher de rire face à ce charme tiré des séries brésiliennes, ces minauderies mielleuses et ces modes effrontés.

En sortant d'une casa della trova

En sortant d’une casa della trova

« Tu sais », me dit un soir dans une casa della trova un garçon au sourire fanfaron, « je me suis assis ici parce que tout à l’heure ta voisine me matait, mais elle ne me plaît pas. » Et puis, en me regardant dans les yeux : « A être honnête, c’est toi que j’aime bien. » Je lui explique que j’ai un copain, mais il ne me croit pas. Vu qu’il n’est pas à mes côtés, je cherche surement de la compagnie. Je ne le trouve pas mignon ? Je ne veux pas danser ? Il peut m’apprendre.

Mes réponses tranchantes ne le découragent pas. Je suis peut-être la seule touriste qui parle espagnol dans la salle et il ne connaît pas assez l’anglais pour aborder les autres. « Je te paye un verre ? » « Non, merci. » « Alors, tu me le payes ? » Ahurie, je lui éclate de rire à la figure. Des fois, Cuba peut être surréaliste.

Face à ces situations, il est normal de penser à la propagation du tourisme sexuel, un vrai business sur l’île. Nienke, une jolie Hollandaise aux cheveux bouclés, étudiante en sexologie, observe que les femmes ne viennent pas ici juste pour le sexe : « Les touristes ont carrément appris aux Cubains ce qu’elles veulent : un homme qui les câline et les fasse sentir importantes en plus de coucher avec elles. Toujours gentil, toujours souriant, à n’importe quel prix. C’est normal qu’ils essaient de draguer toutes les filles qu’ils rencontrent. Ce n’est pas que du machisme, ils savent que ça rapporte de l’argent ». Sa copine Sabine, célibataire, secoue lentement la tête et pose sa canette de bière sur la table : « Ils sont mignons, mais je ne sais jamais s’ils s’intéressent à moi ou à ce que je représente. Du coup, je me tiens toujours sur mes gardes, c’est fatiguant. Avoir des relations avec eux est compliqué. »

Loin des centres touristiques

Ce harcèlement continu est moins évident à Oriente et en ville, où il y a plus de touristes. Quand, seule, je quitte les parcours préétablis et que j’utilise les taxis collectifs ou les camiones, des camionnettes équipées de quatre bancs en métal sur les côtés pour s’asseoir, personne ne me taquine. Au début, ce n’est pas simple. Le touriste n’est pas censé prendre les transports cubains. Mais je parle espagnol et, en cas de problèmes, je sors les mots magiques : « Je suis étudiante ! »

L’île accueille beaucoup d’étudiants étrangers, qui partagent la vie modeste de la population et ont le droit d’accéder au côté cubain du système. Pendant les longs trajets en camiones, on m’ignore presque. Quelques regards curieux, quelques sourires compréhensifs car, ce n’est pas possible, combien de fois il s’arrête ce chauffeur ? Ça y est, le poste de contrôle, espérons qu’ils nous laissent passer. T’as vu sous le banc ? Dans le torchon, c’est un cochon ! Les fillettes en uniforme scolaire rigolent, les dames papotent en s’éventant le visage : « Hoy, que calor ! »

Je me sens à l’aise, c’est agréable de ne pas être pointée du doigt ou questionnée tout le temps. « Que país ? Taxi ? » C’est aussi pour ça que je choisis de remonter jusqu’à la Havane en train et puis en guagua, comme les Cubains appellent les cars.

Attente au passage à niveau

Attente au passage à niveau

Je ne sais pas si c’est moi qui ai changé, mais la capitale me semble plus accueillante qu’à l’arrivée. Je voudrais rester encore, mais mon avion décolle ce soir. J’achète des papayes, des avocats et des mangues comme souvenirs et je cherche un bon sac cabas. Le vendeur de repas tout prêts, à la gare des taxis collectifs, en a un qui me plait, je lui demande où il l’a trouvé et il me propose de me donner celui de sa femme pour quelques pesos. En quelques minutes, il revient de chez lui avec un gros sac en feuille de banane qui est parfait pour mes fruits exotiques.

Dernier effort

Je n’ai pas assez d’argent pour prendre un taxi jusqu’à l’aéroport, je dois prendre un bus. Avec mon sac à dos et mes fruits, j’attends dans une longue queue, je suis en retard mais je n’ai pas d’autre choix. Le bus est si peu cher ! L’arrêt près de l’aéroport est en réalité à deux kilomètres de mon terminal et je suis épuisée. Sans ce garçon qui me crie de me dépêcher et qui essaie de m’aider avec les bagages, j’aurais raté la guagua des travailleurs de l’aéroport… et mon avion.

Au check-in, je suis la dernière, le steward me sourit pendant que j’organise mes affaires. Lui, il n’a pas besoin de me demander de quel pays je viens, il regarde mon passeport : « Italienne, hein ? Faites un bon voyage ! »

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Luisa Nannipieri

Étudiante en journalisme italienne, j'ai commencé à apprendre le français par hasard, au lycée, aujourd'hui j'entre en deuxième année à l'ESJ Lille. Aime découvrir des cultures différentes, faire des nouvelles rencontres et tester toujours des nouvelles et savoureuses recettes.

4 commentaires

  1. Ping :Cuba : Baracoa la gourmande | Caraporters

  2. Ce reportage est très très beau, bravo à la jeune journaliste

  3. J’aimerai partir comme vous, seul pendant 1 mois à Cuba. Pourriez vous me contacter pour en parler un peu…? Merci d’avance !

    • Bonjour Vattaire. Je pars aussi en solitaire au Cuba de 27.11 jusqu’ au 9.01.2015. Je voulais te demander si par hasard tu pars aussi pendant cette période et si on peu faire une partie de trajet ensemble.

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