Java : la mine à ciel ouvert de Kawah Ijen

Vue depuis le Kawah Ijen

Vue depuis le Kawah Ijen

Dans cet archipel qui affiche une croissance de près de 6%, la majorité des Indonésiens a des difficultés à trouver un emploi. Ils se retrouvent bien souvent à travailler dans des conditions sanitaires inimaginables au XXIème, pour de bien maigres salaires. C’est le cas des porteurs de soufre de l’Ijen.

Au-dessus des nuages

Il est 5h lorsque nous arrivons au pied du volcan Kawah Ijen. Sur le sentier de terre menant jusqu’au cratère, à 3000 mètres de là, une poignée de touristes courageux. Il faut dire que le spectacle en vaut la peine. Derrière nous, les sommets verdoyants des montagnes semblent vouloir se greffer au ciel. Nous sommes au-dessus des nuages, comme hors du temps. La pente est rude. Nous grimpons le sentier de terre lentement, concentrés sur l’effort, en silence. Tôt dans l’ascension, des pas rythmés l’interrompent. Des habitués, sûrement. Très vite, ils nous rattrapent. Et la réalité avec.

Ce sont des hommes, âgés de vingt à cinquante ans. Difficile de juger, tant leurs visages sont marqués par l’effort. Ils marchent, le plus souvent vêtus d’un pantalon large rentré dans des bottes en caoutchouc et d’un bonnet en laine vissé sur la tête pour se protéger du vent froid qui souffle dans les hauteurs. Tâchée de sueur, leur chemise flotte, laissant deviner un torse sec. Sur leurs épaules, en équilibre, un long bâton de bambou reliant deux paniers. Ces mi-mules mi-hommes sont les porteurs de soufre du Kawah Ijen. Les pencari, comme ils sont appelés là-bas.

En quête de soufre

Dès l’aube, armés de paniers à balanciers, ils sont des centaines à entamer l’ascension du volcan. Une marche longue d’environ une heure et demie. Le cratère est immense. Le trou mesurant près d’un kilomètre de diamètre. Les uns derrière les autres, les mineurs javanais le longent, et s’enfoncent dans ses entrailles.

Deux cents mètres plus bas, un grand lac turquoise, fumant, dont le calme est interrompu, de temps à autres, par l’explosion de bulles d’acide chlorhydrique et sulfurique. Au bord, une espèce de roche jaune se forme. C’est ça le soufre, le butin de la fourmilière : un minerai qui pue l’œuf pourri. Il jaillit du cratère à l’état liquide à 120°, avant de se refroidir sur ses parois.

Paniers chargés

Paniers chargés

Munis de simples chiffons en guise de masque contre les gaz toxiques, les mineurs chargent leurs paniers. Sur la route du retour, ils les pèsent au campement, situé à mi-chemin sur le volcan. Les règles sont strictes : les paniers ne doivent pas faire moins de 60kg et peuvent aller jusqu’à 100kg. La moyenne est d’environ 90kg.

A raison de deux allers-retours dans la journée (voire trois pour les plus jeunes), les porteurs de soufre parcourent environ 15 km quotidiennement, dont la moitié avec leurs paniers chargés.

Une fois le soufre descendu jusqu’au parking, il est fondu et versé sur une dalle où il se solidifie sous formes de plaques. Il est ensuite vendu à une coopérative et servira notamment au raffinement du sucre ou encore à la production de produits de beauté.

Nivôse – retour dans le temps

On croirait assister à un retour dans le temps, à l’époque de Zola, de Germinal. Mais les apparences sont trompeuses. Ce pas en arrière est en fait bien plus important qu’on ne se l’imagine. On est encore loin de l’espoir grandissant du XIXème. Sur le Kawah Ijen, c’est la résignation qui domine, le « Nivôse », ou le « Pluviôse », du calendrier républicain. C’est l’hiver sur le volcan et ses souffre-douleurs. Leurs conditions de travail sont déplorables, mais aucune démarche n’a été entamée pour les améliorer.

C’est en 1911, à l’époque coloniale hollandaise, que le soufre a été exploité pour la première fois. Le site du volcan Kawah Ijen, classé comme parc naturel, est géré par le gouvernement régional, Kabupaten de Banyuwangi. Mais c’est la société privée PT Candi Ngrimbi, basée à Surabaya (sur la côte nord de l’île de Java), qui a le permis d’exploitation depuis 1968. C’est pour cette compagnie que les mineurs travaillent.

La méthode de récupération du soufre n’a pas évolué depuis le début de l’exploitation au commencement du XXème siècle. Certaines solutions ont été envisagées, mais ont toutes fini par être abandonnées. Il a été notamment question d’instaurer un tuyau, qui aurait permis d’acheminer le gaz, et donc le soufre, à travers les parois du cratère à l’extérieur du volcan et près des routes, ce qui aurait grandement facilité la tâche des pencari. Mais les autorités et plusieurs associations s’y sont opposées, préférant conserver l’exploitation « traditionnelle », de peur que le tuyau n’endommage l’environnement.

Une espérance de vie réduite à 50 ans

Alors, les centaines de souffre-douleurs grimpent le volcan, descendent le cratère, y chargent leurs paniers, le remontent, puis redescendent, les épaules recouvertes d’abcès, le dos plié par le poids qui l’écrase. Ils saluent les touristes, jouent le jeu malgré tout. Certains posent même pour les caméras. Mais la beauté de leur sourire ne parvient pas à occulter ni la pénibilité du travail, ni le désastre sanitaire qu’il représente.

Le kilo de soufre se vend à environ 660 roupies. Le mineur, qui effectue en moyenne deux trajets par jour jusqu’au cratère et qui travaille en moyenne 15 jours par mois, peut gagner autour d’un million de roupies mensuels. L’équivalent de 85 euros par mois. C’est légèrement au-dessus du salaire minimum local (le salaire minimum étant déterminé par région), que touche un ouvrier en usine par exemple. Un salaire qui reste bien insuffisant pour couvrir les besoins des porteurs de soufre et ceux de leur famille. Sans compter la difficulté du travail. Car, en plus de la lourdeur des paniers qui détruit leur corps, les émanations de gaz réduisent leur espérance de vie à 50 ans en moyenne.

Mais, bon…

Certains mineurs du Kawah Ijen font ce travail par tradition, parce que leurs parents et leurs grands-parents le faisaient. D’autres se disent que ce travail peut leur rapporter plus, tant qu’ils sont jeunes et physiquement forts, étant en capacité de faire trois allers-retours quotidiens. Mais la grande majorité n’a pas « choisi » ce métier. C’est celui-ci qui s’est imposé à eux, face aux manques d’alternatives d’emploi dans la région, pour un niveau d’éducation basique. En Indonésie, quatrième pays le plus peuplé au monde, seule une minorité bénéficie d’une éducation élevée. Les autres sont peu qualifiés, et ont beaucoup de difficultés à trouver un emploi.

On ressort troublé d’un voyage au sommet du Kawah Ijen. Troublé face au décalage entre sa beauté unique, et ce qui s’y trame. Entre la gaieté apparente des porteurs de soufre et la difficulté de la vie qu’ils mènent. Le guide du routard le concède même : « Bon, il n’empêche que c’est magnifique ». Ce « bon » semble empreint de culpabilité. Comme pour dire : « Il y a des centaines de mineurs qui grouillent au fond du cratère dans des conditions de travail déplorables, mais bon, il n’empêche que le tout reste magnifique ».
Et le pire, c’est que c’est un peu vrai.

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Julie Hammett

Etudiante franco-britannique en 2ème année à l’ESJ Lille née le 05/02/1989 et mordue de voyages. Espère pouvoir faire escale bientôt dans d’autres contrées lointaines.

5 commentaires

  1. C’est édifiant!

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  3. Merci pour ce reportage. J’avais trouvé un petite alternative suite aux conseils du routard. En y allant à la fin du ramadan. Du coup, j’ai pu admirer Ijen vidé des stravailleurs.
    http://lamaetganesh.fr/ijen/

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